Howard Silk a un travail absurde dans une ville lugubre. Ses collègues le méprisent, il n’a pas d’amis, sa femme est dans le coma. Sa vie n’a aucun sens. Mais un soir, il rencontre son double, son « autre » – et tout explose.

 

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J.K. Simmons est Howard Silk, et il dévore l’écran dans ces deux rôles. L’un est effacé, résigné, un gentil minable ; l’autre est un tueur implacable, rusé et persuasif. L’acteur déploie tout son talent pour porter ces deux personnages qui n’en font qu’un : on se prend à imaginer le Walter White du début de Breaking Bad qui rencontrerait le Heisenberg à la fin de la série. 

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Dans cet univers kafkaïen chacun a un double, « de l’autre côté ». On ne sait presque rien de ce monde parallèle, et on nous fait bien comprendre qu’il ne vaut mieux pas trop en savoir. Mais il y a 30 ans, 2 mondes se sont rencontrés, et un passage s’est ouvert entre eux. Un passage maintenant surveillé, géré et administré des deux côtés.  Douane, passeports, visas : la bureaucratie contre la science-fiction.

Ces « autres », qui sont-ils, comment sont-ils différents de nous ? Qu’est ce qui fait basculer une existence ? Quel est ce moment décisif qui transforme une violoniste de concert en assassin surentrainé ? Les deux premiers épisodes interrogent les personnages sur leur essence, d’abord en confrontant leurs différences. La moralité fait l’objet d’interrogatoires brutaux, et inévitablement les scènes d’émotion trouble émergent au détour d’une mise en scène précise et propre comme un scalpel.

La suite portera t’elle les personnages vers un rapprochement des doubles, une reconnaissance mutuelle ? Qui peut survivre, qui doit être sacrifié ?

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Pour encadrer cette quête quasi métaphysique, Counterpart impose un univers sec, froid, paranoïaque, où rien n’est expliqué, tout est caché, et seuls quelques-uns ont une petite pièce du puzzle qu’Howard cherche fébrilement à rassembler. Ces deux mondes sont arbitraires, absurdes, malveillants, mais ça crève les yeux : derrière tous les secrets et les dangers, tout a un sens.

La photographie contribue énormément à l’instauration de cette fresque bétonnée et blafarde, où chaque bâtiment est hostile, ou du moins indifférent au drame qui s’y joue. Tunnels, parkings, bureaux mal éclairés ; si l’action est en extérieur, c’est la nuit. Dark City et Seven ne sont pas loin ; The International et Brazil non plus.

Les plans très larges appuient la solitude des êtres humains, qui semblent ne jamais se rencontrer – sinon pour comploter, se mentir ou s’entretuer. La Fernsehturm de l’Alexanderplatz sert de point de repère, plantée dans la ville comme l’axe d’une toupie géante et austère : Berlin offre un décor sur mesure pour cette ambiance de guerre froide, constituant presque un personnage à part entière. 

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Et pourtant, des personnages, il y en a, ils sont quelques-uns déjà. On en sait peu sur chacun d’eux, mais la mise en scène et l’écriture en font presque toujours des personnages importants, dont la densité réside systématiquement dans leur mystère. Ils sont tous plus antipathiques les uns que les autres, en ayant l’air d’en savoir énormément sur ce qui se passe, tout en étant complètement perdus. Pope, Emily, Quayle, Baldwin, chacun apporte littéralement sa part d’ombre à cet univers de cauchemar.

Si les personnages sont sombres, le casting, en revanche, est brillant. J.K. Simmons propose une prestation sidérante, confirmant le talent évident qu’on lui connaissait dans Oz ou plus récemment Whiplash. L’employé de bureau timide et la machine à tuer sont bien deux versions de la même personne, totalement semblables et différentes à la fois.

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A ses côtés, Olivia Williams et Harry Lloyd jouent des partitions tendues comme des cordes à piano, investis de missions ultrasecrètes qui les rendront probablement fous, ou qui les tueront ; Sara Serraiocco traverse la ville comme une banshee enragée, n’épargnant personne. Ulrich Thomsen quant à lui doit pouvoir geler la Baltique d’un seul regard. Que sait-il ? Que savent-ils, tous ?

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Entre deux dialogues où chaque mot et chaque regard compte, l’action surgit, fulgurante. La mort frappe, pour des raisons qui nous échappent ; on regarde, hypnotisés, le sang jaillir et les ombres fuir dans la nuit. Aucune réponse, toujours plus de questions. Sardonique, cruel, parfois doucement triste, Counterpart n’a de pitié ni pour son auditoire, ni pour ses personnages.

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Mais l’auteur nous laisse un indice, de taille, au tout début de la série : Howard Silk, le pauvre type gentil et dépassé, est un fin joueur de Go. Ce jeu antique est long, complexe et profond à la fois. Un exercice de patience et d’attention au détail. Et chaque bon joueur de Go le sait : aucune partie n’est gagnée ou perdue avant que le tout dernier pion ne soit joué.

On ne sait pas très bien ce qu’on regarde, mais c’est captivant. Et pendant une heure, l’abîme regarde en nous, lui aussi.

Convoquant des tonalités de True Detective, Rubicon, The Americans ou The Night Of, tout en ayant déjà une personnalité unique (ou plutôt double, en fait), Counterpart s’annonce comme votre nouvelle obsession de ce début d’année.

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Si vous n’avez pas encore découvert les deux premiers épisodes, prenez votre souffle : vous partez pour deux heures d’apnée. Pour ceux qui ont déjà leur visa, rendez-vous lundi prochain pour votre dose hebdomadaire de paranoïa !

 

MRC II Distribution Company, L.P. 2017 – Anne Marie Fox